Cet article s’adresse aux militant·e·s mais pas uniquement. Il s’adresse également à toutes les personnes qui hésitent, à toutes celles qui doutent, à toutes celles qui se sentent impuissantes face à la crise (je vous laisse choisir celle·s qui vous correspond·ent le mieux) ou encore à toutes celles qui rêvent. Ça se sont les personnes qui “ont de la chance”. Je m’adresse également aux personnes qui ont moins de chance, c’est-à-dire à celles qui subissent. Finalement, je cherche à atteindre les personnes qui se posent des questions.
Je suis issu·e d’un milieu assez dépolitisé. Mes parents avaient un quasi unique principe politique pendant toute ma jeunesse : non à l’extrême droite. Et pour cause : mes grands-parents ont connu le régime franquiste pendant toute leur jeunesse. J’avais une sensibilité pour l’écologie qui s’est renforcée au fur et à mesure des années, en prenant autour de moi les discours que j’entendais : le non au technosolutionisme, le fait de réduire le bilan carbone à tout prix, le végétarisme, le fait de faire moins d’enfants, la préservation de la nature, les modes de vie alternatifs à la société actuelle comme nécessité, le technodiscernement (ces sujets étant larges, je ne reviendrai pas dans cet article sur ce qui, de mon point de vue actuel, était plutôt vrai, plutôt faux, ou à nuancer dans cette liste). Ce que j’en ai tiré, c’est un premier idéal très flou : la fin des conflits, la culture du consentement généralisé, l’abolition du genre, l’harmonie avec l’ensemble du vivant (peu importe sa forme) en étaient les principaux·les moteurices.
Ces réflexions m’ont amené·e à faire les 5 premiers mois de ma césure dans un collectif autogéré et à but d’autosubsistence. Bref le paradis écolo qui donne une idée, même si imparfaite, de ce que pourrait donner une vie souhaitable et soutenable. Qui promet une certaine forme d’épanouissement à la fois collectif et individuel.
Cependant, juste avant de m’embarquer dans cet aventure, mon premier pas et peut-être le plus grand dans la politique a été la dissolution en 2024 qui a donné lieu aux législatives. Le discours médiatique mainstream était univoque : il fallait agir maintenant ou l’extrême droite allait arriver au pouvoir en France. Moi et ma copine étant queer (pour ma part, plus précisément agenre panromantique pansexuel·le polyamoureux·se, si vous connaissez pas ces mots regardez la signification sur internet ou rapprochez-vous de Nuances), j’avais pas mal peur qu’on m’interdise d’être moi et que je sois contraint·e de quitter le pays ou pire encore. Bref, j’ai pris conscience que la politique pouvait avoir un réel impact sur moi ou sur mes proches.
Après les 5 mois dans le collectif, j’ai profité du temps qui m’était offert pendant le reste de ma césure pour écouter pas mal de vidéos (j’en profite pour saluer la PaduTeam qui m’a beaucoup formé·e politiquement) et commencer à lire un peu de théorie/histoire politique (Comment saboter un pipeline d’Andreas Malm, Résister de Salomé Saqué, Décoloniser la Kanaky-Nouvelle-Calédonie de Benoît Trépied, Ennemis d’État de Rafaël Kempf et Exploiter les vivants de Paul Guillibert). Ce qui m’a réellement aidé·e, c’est d’une part la compréhension des dynamiques politiques et militantes actuelles, et d’autre part le fait que moi-même je savais déjà le monde vers lequel je voulais à peu près tendre.
En fond de tout ça, il me paraît important de préciser que pendant une bonne partie de CS (1A et 2A), j’avais toujours eu la sensation de ne pas être à ma place : cours qui ne me plaisent pas, être poussé·e vers des entreprises alors que je croyais déjà que le système financier était un système désastreux par essence (sans réellement comprendre pourquoi, j’avais une intuition de la nécessité de sortir du concept d’argent), anxiété écologique.
Grâce à ça, j’avais une meilleure idée de ce pour quoi je me bats désormais. Dans une finalité, je me bats pour un vivant collectif. Mais pour le construire, il faut nécessairement passer par la fin de toute oppression, et si je dois aller du moins entendable au plus entendable :
- Prise en compte du vivant non visible (nombreuses recherches dans un futur lointain, selon moi, sur sa sensibilité et la compréhension profonde des interactions entre vivant non visible et vivant visible) ;
- Oppression sur le végétal ;
- Oppression sur l’animal ;
- Oppressions au sein de l’humanité : personnes en situation de handicap, queers, racisé·e·s, femmes, travailleureuses etc…
Et pour cela il faut aussi logiquement passer par la fin de la mise à mort généralisée du vivant, avec une liste similaire :
- Vivant non visible : quels choix de mort et comment les prendre en compte ? Je trouve ça hyper intéressant théoriquement mais je sais que de mon vivant il n’existera aucun début de réflexion sur ce sujet, à juste titre ;
- Mise à mort du végétal : érosion de la biodiversité, utilisation de produits toxiques pour les plantes, techniques actuelles de culture, artificialisation du sol ;
- Mise à mort de l’animal : destin assez lié à celui du végétal même si je m’y connais clairement moins ;
- Génocides, guerres, conditions de vie/travail insoutenables, meurtres, suicides (principalement dus aux oppressions au sein de l’humanité citées précédemment).
Il ne s’agit donc pas de dire non pour dire non, mais plutôt de dire non à ce qui empêche concrètement d’atteindre son idéal. On peut tout à fait construire à côté, mais si l’on ne cherche pas à supprimer toutes les structures de domination qui existent actuellement, que ce soit dans la société actuelle ou dans celle que nous voulons construire, ça ne sert à rien à mon avis. On va reproduire tout ce qui rend ce monde détestable.
Et, en ce qui concerne l’humanité, le lien est là : c’est le capitalisme. Je vous invite à lire des vraies analyses du système capitaliste plutôt que la mienne qui sera très vulgarisée. Pour résumer assez rapidement, l’organisation de notre production mondiale de biens et services vise à accroître la richesse des actionnaires qui mettent leur capital dans le système financier. Sauf que la richesse ne sortant pas de nulle part, elle sort bien sûr des personnes qui produisent effectivement ces biens et services, c’est-à-dire les travailleureuses à qui les patrons et les actionnaires volent cette richesse produite. Sauf que pour pouvoir organiser la société capitaliste et la maintenir, il est également nécessaire de diviser le travail. Des personnes doivent faire les tâches pénibles/qui cassent le corps/dont personne ne veut (spoiler ce sont les personnes les plus précaires/racisées/immigrées, je vous laisserai regarder qui fait le ménage ou la sécurité à CS par exemple) que ce soit au sein des pays occidentaux ou à dans la division internationale du travail, des personnes doivent faire les tâches domestiques et s’occuper des enfants, mais aussi exercer les métiers du soin, les métiers de la petite enfance etc… (je vous laisse deviner qui s’en charge majoritairement dans la société capitaliste). Les oppressions servent également un autre point majeur du capitalisme : l’impérialisme. On ne le voit jamais aussi bien qu’avec Trump : désigner un ennemi, une différence de culture ou tout autre différence justifie les interventions internationales nécessaires à l’accaparement des ressources et de la force humaine productive. Il suffit de regarder le Vénézuela ou l’Iran actuellement. C’est d’ailleurs pour ça que les défenseureuses du système préfèreront toujours le fascisme au pacte égalitaire pour résoudre la crise, car c’est un mode compatible avec le capitalisme, là où le pacte égalitaire ne l’est pas.
Je me bats donc, du côté de l’humanisme, pour un système communiste. Un système intermédiaire où la société humaine entière travaille à son épanouissement (Bernard Arnault prendra son tour de plantation de carottes), en prenant les décisions de manière collective et réellement démocratique. Un système communiste, en plus de présenter les avantages d’être un système juste et donc qui vise à réduire les oppressions afin de créer une humanité commune, est un système dans lequel le collectif choisit la production. Cela permet donc de pouvoir planifier plus intelligemment ce qu’on produit, c’est-à-dire l’essentiel pour toustes, mais aussi tout le reste mais en ayant collectivement en tête les impacts de notre production sur les écosystèmes. Par exemple on peut penser à de la décroissance. Mais dans tous les cas, un tel système me paraît compatible avec une vision plus élargie de la suppression des structures de domination à l’échelle du vivant, à long terme. Ainsi, concrètement, sur la durée de ma vie, je garde mes objectifs en tête et essaye le plus possible de les intégrer à ce pour quoi j’ai réellement le temps et les chances d’avoir un changement concret : l’émergence d’une société communiste.
Tout cela est bien beau et très théorique, mais est-ce que c’est seulement possible ? Pour ma part, j’ai balayé assez rapidement la question : si on n’essaye pas, on y arrivera pas et on restera dans notre société capitaliste de merde qui, de plus, se servira probablement du fascisme dans quelques temps pour se maintenir. Alors autant se lancer. Personnellement, à part toute ma matérialité (revenus d’un bon salaire centralien, position dominante dans la société, personnes en profond désaccord avec moi), j’ai pas grand chose à perdre. Ou plutôt, ce que je pourrais perdre ne compte pas tant que ça pour moi. Moins que changer le système en tous cas. Le système actuel me rend déjà suffisamment malheureux·se comme ça, je ne pourrais pas tenir psychologiquement à ne rien faire contre ça honnêtement.
Donc rêver d’une société meilleure, se servir de la crise pour en faire émerger l’idée et se battre pour elle me paraît une évidence désormais. Car je crois sa réalisation techniquement possible au vu des ressources et de la quantité de travail réellement nécessaire pour subvenir aux besoins essentiels de toustes, en plus de croire qu’il faut se battre pour ce rêve car nous n’avons plus trop le choix, avec la crise du capitalisme. Je pense que c’est pour toutes ces raisons que, contrairement à une partie des militant·e·s, je serais prêt·e à prendre pas mal de risques pour secouer un bon coup le système.
Ce qui est chouette avec le militantisme, c’est qu’on croise plein de monde qui en ont marre, qui vivent les mêmes peines d’une manière ou d’une autre, qui ont de l’énergie à donner pour changer le monde malgré notre échelle qui peut sembler petite à première vue et on croise des rêveureuses aussi. Ça donne de l’espoir dans cet océan de merde. Alors malgré les difficultés, malgré la répression, malgré le découragement de certain·e·s, malgré l’essoufflement des mouvements selon les périodes, je continuerai. Car apprendre à nager seul·e dans la merde, c’est pas très stimulant, alors que nettoyer la piscine toustes ensemble pour pouvoir ensuite nager dans l’eau claire, ça l’est bien plus. Je continuerai à rêver et à me battre pour ce en quoi je crois. Et ça ne s’arrêtera pas aux frontières de CS, bien au contraire !
Pour conclure cette petite histoire égocentrique de mon entrée dans le militantisme, je veux quand même t’aider à prendre du recul sur ce que je viens de raconter. Il y aura probablement des choses auxquelles tu te seras identifié·e et d’autres où tu ne te reconnaîtras pas. Tant mieux, un·e seul·e moi-même c’est suffisant. Alors voilà plusieurs questions que tu peux te poser, ou approfondir si tu te les es déjà demandées :
- Quel est ton rêve ?
- Quelles seraient les types de société qui permettraient de l’atteindre ? Est-ce que c’est compatible avec le capitalisme ? Est-ce qu’il y a un modèle de société qui permet de te rapprocher de ton rêve et qui te paraît réalisable dans un avenir politique à l’échelle de ta vie ?
- Comment tu comptes contribuer ?
- Qu’est-ce que tu as concrètement à perdre ? Quelle est la probabilité et la gravité de perdre telle ou telle chose ? Jusqu’où es-tu prêt·e à aller pour le moment, afin de contribuer à te rapprocher de ce rêve ?
- Quelle est ta vision du monde ? C’est-à-dire pourquoi telle personne agit ainsi ? Qu’est-ce qui a permis que tu puisses utiliser tel objet de telle manière, que tu aies tel droit ou telle interdiction ? Pourquoi la société fonctionne-t-elle ainsi selon toi ?
- Qui peut te comprendre ? Discuter avec toi ? Nourrir ta pensée ? Mûrir ton projet de société ? Car aborder ces sujets avec d’autres personnes permet toujours de nourrir la réflexion.
J’ai trouvé mes propres réponses (de manière incomplète évidemment), mais je t’invite à observer, discuter, réfléchir pour sortir un peu du train quotidien et prendre un peu de recul sur ce que tu vis. La dernière chose que j’ai à dire c’est que tu n’as pas besoin d’avoir de réponses à toutes les questions pour agir. La réflexion sert de moteur à l’action et à mieux construire derrière, mais n’est pas une raison pour rester dans l’attente. Car l’exploitation partout, tout le temps continue pendant ce temps. Alors il faut se jeter à l’eau à un moment, collectivement, car le collectif est une force au service de l’émancipation à la fois collective et individuelle. Et ça permet de se dire qu’on est jamais seul·e dans sa merde 🙂
Joachim Grousson (mes coordonnées sont sur LinkCS si jamais, je suis ouvert·e à la discussion)
