Le Liban, hier comme aujourd’hui

« The stated objective of the operation was to put the communities of northern Israel out of reach of the terrorists in southern Lebanon by pushing the latter 40 km to the north. » Et non ! Cette phrase, attribuée à l’armée israélienne, ne parle pas de l’invasion israélienne du Liban qui a commencé le mois dernier, mais de celle de 1982, pendant laquelle elle a assiégé Beyrouth pendant 2 mois, a tué des milliers de civils, et ne s’est officiellement retirée du sud du Liban que 18 ans plus tard, le 25 mai 2000, aujourd’hui connu comme le jour de la Libération. Et ce n’était même pas la première invasion.

« The Israeli government decided to take military action against the PLO’s terrorist infrastructures located in southern Lebanon, in order to push the PLO beyond the Litani River« . Celle-ci parle de l’invasion de 1978, appelée « Opération Litani ».

Pareil en 2006. Pareil aujourd’hui.

Tout ça pour dire : le fameux prétexte de libérer les Libanais·e·s des terroristes qui les utilisent comme boucliers humains et de créer une zone tampon pour protéger les habitant·e·s du nord d’israël n’est pas nouveau et découle d’une démarche de légitimation du colonialisme, de justification de la violence et d’inversion de la culpabilité longtemps utilisée par israël, que ce soit au Liban, en Palestine, ou récemment en Iran.

Ma mère m’a raconté que, pendant l’occupation israélienne à Beyrouth dans les années 80, quand un char se garait sous l’immeuble où elle habitait, elle sortait la tête par la fenêtre pour regarder, mais ils lui criaient de rentrer dans un arabe approximatif : « Oudkhoul ! ». Puis ils tapaient à chaque porte de l’immeuble et demandaient si des Palestinien·ne·s s’y cachaient.

En 2006, je ne comprenais pas vraiment les bruits de bombardements. Alors quand on se cachait dans une pièce sans fenêtre, elle me disait que c’était pour se protéger des éclairs de l’orage.

Le mois dernier, le quartier dans lequel ma famille vit a été visé cinq ou six fois, mais elle refuse d’aller vivre temporairement ailleurs, comme au Nord du Liban qui a été épargné pour l’instant. Elle dit que rester est une forme de résistance, à son échelle, pour ne pas se soumettre à la volonté de l’oppresseur.

C’est pourquoi, vous l’aurez peut-être remarqué, le porte-parole de l’armée israélienne s’amuse à publier des ordres d’évacuation de certaines zones, comme l’intégralité du sud du Liban jusqu’au fleuve du Litani, soit 8% du territoire libanais. D’abord évidemment pour pouvoir dire : « On est l’armée la plus morale au monde, on prévient avant de bombarder ! ». Ensuite car c’est la zone qu’ils essayent d’occuper depuis des dizaines d’années : ce n’est pas arbitrairement choisi. Et surtout, pour que « rester » ne soit plus un choix possible, pour détruire toute forme de résistance morale à l’occupation.

Il nous reste alors une dernière forme de résistance, dont personne, pas même netanyahu, ne pourra nous priver. C’est tout simplement le fait d’y croire. Croire en la liberté, croire au retour. Les vieilles générations de Palestinien·ne·s, ceux qui ont vécu la Nakba et qui ont été expulsé·e·s de chez eux, gardent souvent avec eux les clés de leurs maisons, en attendant le jour où ils y retourneront. Perdre espoir, ce serait offrir aux colonisateurs ce qu’ils attendent le plus au monde. C’est tout ce qu’ils souhaitent : que l’on accepte que ces terres soient les leurs. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, une de leurs conditions pour un cessez-le-feu est la normalisation des relations diplomatiques entre israël et le Liban. Pour que nos cartes disent ‘israël’ plutôt que ‘territoires palestiniens occupés’. Mais vous aurez beau serrer autant de mains sanglantes que vous voulez mon cher Premier ministre, je continuerai à dire que le Liban se situe entre la Syrie et la Palestine.

L’armée israélienne, à travers ses stratégies militaires, ne se contente pas de détruire des bâtiments ou des infrastructures. Elle cherche à détruire tout espoir de retour, que ce soit au Liban ou en Palestine. Gaza a justement subi ce que l’armée israélienne appelle « la doctrine Dahiya », une doctrine de guerre déjà appliquée en 2006 dans la banlieue sud de Beyrouth (Dahiya est un mot arabe qui veut dire banlieue), qui vise à détruire massivement, voire à raser toute une zone afin de la rendre inhabitable.

Depuis le cessez-le-feu fin 2024, plus de 15 000 violations par israël ont été recensées, en grande majorité dans le sud du Liban : quelques bombardements de voitures aléatoires par-ci par-là, un peu de glyphosate de temps en temps répandu sur les champs agricoles, pour lentement et progressivement rendre la vie impossible aux habitant·e·s du Sud. La guerre ne s’est jamais arrêtée, donc attention aux formulations qui laissent entendre qu’elle n’aurait repris que le mois dernier, en oubliant les 15 mois de violations précédents. Et il y a quelques jours, le 8 avril, l’armée israélienne a lancé sa plus grande offensive depuis l’attentat des bipeurs. Plus de 160 bombardements en dix minutes partout au Liban, sans aucun avertissement, et dans des zones très denses. Plus de 300 personnes ont été tuées d’un coup.

Donc à tous les fans de missiles et de drones qui rêvent de travailler chez Thalès, MBDA ou Safran, qui collaborent activement avec l’armée israélienne, vous vivez tellement dans votre bulle de privilégié·e·s que vous refusez de voir que des populations entières subissent très concrètement les conséquences des choix honteux de vos entreprises. Mais bon, tant que la fontaine de chocolat du jeudi est bonne…

Je ne voulais pas vous faire un simple exposé du déroulé de la guerre, car ça n’a aucune valeur ajoutée et vous pouvez facilement trouver des articles rédigés par des personnes beaucoup plus compétentes que moi pour le faire. Et surtout, les chiffres et les faits, c’est bien, mais c’est dangereux de s’arrêter là et d’oublier que derrière, ce sont des êtres humains qui ont leur vie et leur famille. Ça fait bizarre de voir des rues par lesquelles je passais chaque jour se faire détruire et d’entendre le tremblement dans la voix de mes proches. Et encore, moi je suis chanceux d’être là en France, bien en sécurité, alors que beaucoup d’autres n’ont pas cette chance. Mais cela signifie seulement que nous leur devons de nous battre autant que possible pour mettre fin à l’impunité du régime israélien. Un jour, la Palestine et le Liban seront libres. Il faut continuer d’y croire.

Cet article a été rédigé par un·e étudiant·e de CentraleSupélec. Il a été modéré et publié par le CRI dans le cadre de sa mission de politisation.

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